et ne me parlera qu'anglais. On convient de se rencontrer autour d'un café, évidemment chez moi. Entretemps je cherche à en savoir plus. Je ne trouve pas grand-chose, quelques rares articles dans des journaux anglophones bizarres et ces poèmes qu'il appelle Benedict's limericks.
This great king named Ericsson
Didn't like boys for no reason.
A mortal lobotomy
Cured him of sodomy
But I fucked him out of season.
The future as good as the past
In a present that will last and last
Never again your ass
Time will ever harass
Sexy moments that can't end too fast
Sînziana : Benedict, bonjour. Votre première rencontre avec la sodomie, ça remonte à quand ?
Benedict : C'est loin ! L'enfance. Une petite fille. J'ai oublié son nom. Elle portait des couettes et une culotte bleu ciel. Nous voilà dans l'appartement. Elle veut bien que je mette un doigt dans sa chatte mais à condition qu'elle m'en mette un dans le cul. Donnant donnant. (Rires.) Malgré tout grosse impression. Tellement qu'en fait, j'ai passé mon adolescence à chercher des culs consentants et des filles prêtes à me sodomiser.
Pourquoi seulement des filles ?
L'idée de rapports avec un autre garçon, à l'époque ça ne m'effleure pas. Paradoxe. S'il y a une pratique sexuelle pas sexiste? Tout machisme disparaît quand on s'encule. L'enculé adopte la même posture que l'enculée. L'enculeur, garçon ou fille, queue soit de chair ou non, c'est toujours celui qui pénètre, domine.
Votre premier mort ?
A l'armée. Je n'aimais pas l'armée. Tout est "fucking". Personne ne baise. Là j'ai pris conscience de l'anormalité de ma démarche. Au sens littéral, sans jugement de valeur : s'écarter de la norme. Les autres devenaient nerveux si on faisait seulement mine d'aborder le sujet. Se faire enculer, pour eux ? Le comble de l'horreur, de l'avilissement. Des fous. (Rires.) Donc, il s'appelait Saïd Moussoune. C'est de l'inédit, personne n'a jamais su. Bon camarade, plutôt moins borné que les autres. Il a eu une attaque au cours d'un exercice un peu difficile. Vingt-deux ans. Nous autres, en pleine nature, bien emmerdés. Impossible de le rapatrier sur l'hôpital avant le lendemain. Nous l'avons mis dans une tente, tout seul. Je ne m'endormais pas. Je me disais : quel dommage, ce petit gars assez sympa, ce beau gosse au cul bien rond. Et au milieu de la nuit, je me suis levé sans bruit pour aller le caresser et l'enculer.
Vous risquiez gros. Si on vous avait surpris?
C'était un acte d'amour.

J'entends bien. C'est à partir de cette nuit-là que tout a commencé ?
Non. Rien n'a commencé là . Ce n'était qu'un acte isolé, sans signification. Je n'y ai pas prêté beaucoup d'attention. Je n'ai pas réfléchi beaucoup. Un acte d'amour tout simple pour ce soldat bêtement mort. Plus tard ça s'est dessiné. Le chemin.
Reprenons l'ordre chronologique. Quel genre d'études avez-vous faites ? Vous êtes marié ? Des enfants ?
Marié, oui. J'ai de la chance de l'avoir rencontrée. Sans elle je serais sûrement fou. Nous avons une fille de huit ans. Avant cela j'ai fait une première année de médecine puis? Pas grand intérêt. Etudes bâclées pour passer à autre chose. Rien que du savoir technique, des formules magiques pour dompter le courant électrique. Tout ce qu'il serait important d'apprendre est zappé par l'école. Des théorèmes, des lois, des dates mais pas la moindre idée des gestes de l'amour. Parfois les enfants vont combler ce vide seuls ou avec l'aide d'adultes, parfois non.
Votre femme et votre fille savent ce que vous faites ?
Toujours. Nous sommes une famille soudée, monobloc. Aucun problème. Il y a quelques années, quand notre fille a demandé où allait Papa certaines nuits, nous lui avons dit : Papa va enculer un mort. (Rires.) Elle a vu les photos que je prends toujours avant. Elle m'a vu enculer ma femme. Elle a vu ma femme m'enculer. L'amour circuler d'elle à moi, de moi à elle. Une enfant très éveillée.
Après vos études, vous êtes entré dans la vie active, j'imagine.
Des petits boulots. Un millier de petits boulots. McDonald's, usine, chantier. En même temps, un peu de théâtre, je traînais autour des petits groupes rock de la ville, j'essayais d'écrire un livre. Militant d'associations plus ou moins surréalistes. Une période féconde mais morte. Je n'étais nulle part. Je connaissais ma future femme sans arriver à me décider à l'épouser. Pantin pitoyable. La rencontre de Noël a changé ça.
Le Gloupier ?
Je l'ai rencontré à Amsterdam. Grand hasard. Je me suis tout de suite investi à fond dans son équipe. Bizarre, ça a suffi. J'ai cru avoir trouvé ce que je cherchais. Mariage. Tout allait mieux. A toute vitesse? (Il s'interrompt brusquement et se frotte longuement le front.) C'est ma femme qui a remarqué que ça tournait en rond. La crème fouettée, les journalistes, ce battage autour, toute cette violence aussi, ces réactions terribles que nous suscitions? Ne pas dénigrer ce que fait Noël, c'est un travail nécessaire et salutaire, mais ça reste du show-buziness, des paillettes. J'avais passé les trente ans.
Vous vous êtes dit un matin : tiens ! au lieu de les entarter, je vais les enculer?
Non, j'ai continué. Insatisfait. Nouveaux changements de job. Un jour, je vais faire des livraisons de blanchisserie dans un funérarium. Quand j'ai vu tous ces morts dans leurs petites boîtes tristes, leur décor triste, leur musiquette pitoyable et pompeuse en sourdine, ce toc imbécile? Merde ! Je me suis fait un double des clés. La nuit, ils étaient rangés dans la chambre froide. Premier casier : une femme. La cinquantaine, plutôt menue, facile à déplacer. Je l'ai portée dans l'un des salons, allongée par terre. Il a fallu que je la masse longtemps parce qu'elle était très raide. Je bandais et lui parlais doucement. Finalement, je l'ai installée en travers d'une chaise et je l'ai prise. Très facilement. J'ai éjaculé très vite. Du sang avait coulé de sa bouche. Presque noir, épais. Je l'ai lavée, embrassée, remise au frigo. En arrivant à la maison, j'étais en larme. Ma femme m'a écouté raconter et raconter ce qui s'était passé. Il m'a fallu six mois pour oser recommencer.
Vous aviez peur ?
Non. Si. C'était lourd. Je voyais ce chemin s'éclairer. Un chemin pour moi ? Je n'étais pas sûr d'être à la hauteur. L'interdit ne me faisait pas peur. La question « est-ce que c'est interdit ? » n'a pas beaucoup d'intérêt. Se demander toujours qui vous l'interdit ? Pourquoi ? Pour quelle raison ? Quels sont les motifs, cachés souvent, qui amènent une personne, une autorité morale ou autre, à interdire quelque chose ? Nous en parlions, ma femme et moi. On entend devoir de mémoire, culte des morts. C'est vrai, on les embaume avec soin mais après ? Les abandonner au marbre, au froid ? Se dépêcher de les oublier ? Pourquoi ? Quelle sorte de vieille morale tordue nous retient et nous empêche de les aimer encore, d'aller au bout de notre désir d'eux ? Les gens osent à peine toucher leurs morts !... Quand je suis revenu, j'ai refait les mêmes gestes. Massage et paroles douces, enculage, éjaculer en eux, les laver, baiser d'adieu. Une nuit, j'ai enculé un vieil homme. Maladroitement. Le rectum s'est déchiré. Beaucoup de sang. J'ai nettoyé comme j'ai pu. Au matin, vous auriez vu l'agitation dans le funérarium ! Le visage des employés? J'ai demandé : que se passe-t-il ? Effraction. Dans les journaux : effraction, profanation, vandalisme. Nulle part je n'ai vu écrit : quelqu'un a sodomisé le cadavre de M. Untel. J'étais au-delà des mots. Inqualifiable. Ils ne pouvaient pas m'atteindre. J'avais trouvé comment toucher l'essence des êtres, leur face cachée. La grande période a commencé. La naissance de ma fille. Je me suis mis à enculer à tout va. Funérariums, morgues, pompes funèbres, partout où je pouvais me glisser en douce, me planquer dans un coin et attendre la nuit. Je suis devenu un spécialiste de l'effraction. J'aurais pu tourner cambrioleur et je serais riche à l'heure qu'il est ! (Rires.) Immensément riche? Ou peut-être pas. Les gens tiennent plus à leur argent qu'à leur trou de balles. Déjà , ça devenait difficile. Sécurité renforcée partout. J'allais de plus en plus loin. J'étais maintenant routier, je passais les frontières. Loin des miens. Lecture, visite de musées. C'est au Louvre que j'ai vu mes premières momies, mais là -bas impossible. Je me suis rabattu sur des musées de province. Momies chinoises, aztèques, incas. Il y en a un peu partout. En même temps, j'ai commencé à semer mes petits poèmes érotiques signés Benedict.
Pourquoi Benedict ? Non, attendez, laissez-moi deviner? Pour conjurer le fait que beaucoup vous maudissent pour ce que vous faites ?
Non, ça fait juste référence à un moment, un temps particulier du rituel. Au tout début, je pose mes deux mains sur leur tête. Comme ça. (Il se lève et vient poser les mains sur ma tête.)
Vous n'allez pas m'enculer, au moins ?
Vous n'êtes pas assez morte. (Rires.)
Dommage. On en était où ? Ah oui, les momies.
J'ai commencé à devenir vraiment célèbre. Les journaux peuvent passer sous silence les traces de sperme que je laisse dans les morts mais pas les limericks. Benedict est passé par là , Benedict par ci. Danger accru. Mais il y a des milliers de momies dans le monde. J'en ai enculées une soixantaine.

Des souvenirs particuliers ? Lesquelles vous ont marqué ? Lénine ?
Non, je ne l'ai pas aimé. Très froid. Rude. Tellement crispé que j'ai pratiquement dû lui forer un second trou du cul. Evidemment la Pravda n'en a pas parlé. Pas un mot. Pas de glasnost sous la ceinture. Par recoupement, j'ai appris que quatre types de l'équipe de garde sont partis subitement en Sibérie. Il y en a même un, un Gregor quelque chose, qui a trouvé la foi là -bas, au goulag. Où va se nicher le vice ?... Bref, Lénine, je l'ai enculé par devoir. Momie incontournable. Je ne le referais pas. Jeremy Bentham aussi est d'une sécheresse désespérante. Forcément. Quand on passe sa vie à écrire qu'un plaisir long et durable est plus utile qu'un plaisir passager? Qu'est-ce que ça veut dire "utile" ? Utile à qui ? Les "grands hommes" font rarement de bons partenaires sexuels. Mais les anonymes, les oubliés de l'Histoire? Il ne reste que ce corps, conservé par miracle. Plus de nom. L'homme de Lindow, les momies des Nazcas? Etaient-ils bons ou mauvais ? Etaient-ils des guerriers sanguinaires ou de braves pasteurs ? Je ne vois que leur corps. Je leur pardonne tout. Tous égaux dans l'enculade dernière. Je caresse leur cuir. L'homme de Tollund a des cheveux roux d'une finesse incroyable. Presque un enfant. Son corps ondulait sous mes coups de queue. Je m'étonnais de ne pas le voir bander. En jouissant je lui ai mordu l'épaule à pleine bouche.
Quel goût avait-il ?
D'épices. De bruyère?
Avez-vous entendu parler de cet homme qui tuait puis violait puis mangeait ses victimes ?
Un fou. Je ne fais de mal à personne.
Tous les morts que vous avez enculés vous étaient totalement étrangers. Si l'un de vos proches mourait subitement, un ami très proche ou même quelqu'un de votre famille? vous l'enculeriez ?
Difficile de répondre. Le deuil? Etrange état. Je serais comme tout le monde, submergé peut-être d'émotions contradictoires. Les premiers temps ça me serait difficile mais plus tard, si le corps reste en bon état de conservation? Garder à l'esprit qu'il y a un aspect symbolique. Ce sont des actes symboliques. Enculer le cadavre de ma femme n'aurait pas grand intérêt. Je l'ai déjà enculée tellement souvent ! L'acte n'aurait pas une grande portée symbolique. Ma fille à la rigueur, j'ai enculé peu d'enfants. Les enfants oui, c'est quelque chose de fort du point de vue de la symbolique. Ça touche à la virginité, à la pureté. L'inaltérabilité des choses. Le temps.
A part les enfants, quel genre de morts avez-vous en vue ?
Je ne peux pas vous le dire. On risquerait de m'attendre au tournant. (Rires.)
Et parmi les vivants ?
Que j'aimerais enculer une fois morts ? Il y en encore un an j'aurais dit des prix Nobel, des chefs d'Etat, des militaires, militants, gens connus? Fini tout ça. A quoi bon entarter ou enculer une célébrité ? La rendre plus célèbre encore ? Mais les autres, les milliards de sans visage ?... (Il hésite.) Vous allez rire. Certaines nuits je rêve d'eux. Ils m'appellent. Ils m'aiment. Et ils aiment que je vienne les enculer. Pas les célébrités, non, mais tous les autres? Eventuellement, le pape. Pas forcément le prochain, j'ai tout mon temps, mais un jour le pape, oui, ce pauvre type hagard qui ose s'interdire l'acte d'amour.
Il faut une bite spéciale pour enculer les morts ?
(Rires.) Non ! Il faut de l'amour. Masser longtemps pour les réchauffer, les assouplir. Ensuite, n'importe quelle bite en état de marche. La mienne n'a rien d'extraordinaire.
Je ne le crois pas. Vous me la montrez ? (Il baisse son pantalon, son slip, remonte sa chemise sur son ventre.) Je la prends en photo, ok ?
Non.
La Police en sait beaucoup sur vous ?
Elle connaît ma taille, mon poids? Mon écriture? Mes fautes d'orthographe. (Rires.) Elle sait tout sur mon code génétique, que je suis un mâle, adulte, caucasien? Ils ont aussi mes empreintes digitales étant donné que je ne mets jamais de gants. Je veux pouvoir caresser mes morts. Les flics savent un tas de choses mais rien d'essentiel.
Pour raisons de sécurité, cette interview a été réalisée quelques semaines avant sa publication.
Traduit de l'anglais par mézigue.
Poor poor young dead a welcome contrast
I could see your eyes in the past
So sweet and demure
Fucking off the future
My prick hopes that this dream won't end fast
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Il me téléphone un soir d'avril (poésie sodomique)